Hier soir, sur le pont, j’ai entendu une jeune femme (un membre de l’équipage) boucler son téléphone en disant : “Ade !” (Prononcer : “adé”) Je me suis retournée d’un coup et je lui ai demandé en suisse-allemand : “Bisch du Dütsch-Schwiitzeri ?” (“Tu es suisse-allemande ?”) Normalement, je connais tous les Suisses à bord, vu que c’est notre rôle avec Jérémie de les accueillir et de mettre un mot de bienvenue à leur porte de cabine, à leur arrivée. Mais parfois, il y a des surprises – des Suisses qui vivent à l’étranger par exemple, et qui viennent sous la bannière de leur pays de domicile. La jeune femme m’a regardé un peu bizarrement – essayant sans doute de donner du sens aux mots que je venais de lui adresser. J’ai donc redemandé en anglais : “Are you Swiss German ?”, en lui expliquant qu’en Suisse, on disait aussi “Ade”, comme elle venait de le faire. (Dans le canton de Berne, en tout cas.) Elle a souri en disant qu’elle était Norvégienne, comme le nouveau paquebot géant qui vient d’accoster à notre droite (à tribord, donc). Elle voulait le montrer à son père qui était capitaine en Norvège.
Pourquoi je te raconte cette anecdote ? Pour plusieurs raisons. Premièrement, je n’ai aucune, mais alors aucune idée comment commencer cet article. Je ne sais pas ce que je suis prête à dire ou pas. Je ne sais pas ce qui est juste de dire ou pas. Je me sens perdue. Alors cette histoire anodine qui s’est passée hier dans ma vie me semble être un parfait début pour entamer la conversation.
Deuxièmement, ça me fait plaisir de te communiquer des réalités tout à fait banales de notre vie sur le navire, dans ce port industriel, au sein d’une communauté représentant plus de 40 nationalités. Ces interactions quotidiennes avec des personnes à qui on n’a jamais adressé la parole, et qui vivent pourtant sous le même toit que nous, me paraissent encore aujourd’hui “extraordinaires”, dans le vrai sens du terme. Tout comme le fait de côtoyer des bateaux de toutes les formes et de toutes les couleurs, qui vont et qui viennent au gré des vents tout au long de l’année.
Troisièmement, tu l’auras peut-être deviné, cette coïncidence qu’en norvégien et en bärn-dütsch, on dise “ade” m’a intriguée. Ce sont les mêmes mots qu’on utilise en français, espagnol et portugais : adieu, adios et adeus. La racine de ces mots est la même : “ad Deum”, ce qui signifie littéralement “à Dieu”, abréviation de la phrase “je te recommande à Dieu”.
En lisant le titre de cet article, tu auras probablement compris que ma chère Maman s’en est allée. Peut-être que tu le savais déjà. Peut-être même que tu étais venu.e à son enterrement. (Si c’est le cas, merci de tout cœur... c’était un moment très fort pour moi, où je me suis sentie entourée et aimée à souhait !) J’ai choisi d’intituler cet article “Adieu Maman”, parce que, comme nos ancêtres l’exprimaient déjà avant nous, je désire effectivement la “recommander à Dieu”. Au moment où je tape ces mots, je souris en m’imaginant expliquer cela à Jules, mon petit garçon de 6 ans. Je lui dirais probablement que c’est comme lorsqu’on envoie un paquet à quelqu’un qu’on aime. Dessus, il faut bien mettre une adresse, pour que le paquet arrive à destination. L’adresse à laquelle “j’envoie ma Maman”, c’est celle de Dieu.
Mais commençons par le début. Nous étions donc à Durban, à compter les jours jusqu’au 21 avril, jour où nous pourrions remonter à bord du bateau. Le jeudi 16, dans la matinée, ma sœur m’a informée que cela semblait s’accélérer tout à coup. J’ai décidé de prendre l’avion le jour-même. J’avais vu ce type de scénarios dans des films - où des personnes achètent leur billet d’avion et partent quelques heures après, comme on prendrait le train, chez nous. Je ne pensais pas que c’était aussi facile. Loin d’être stressée, j’ai même encore eu le temps d’aller me baigner dans la mer avec Jérémie (la première fois qu’il a accepté de m’accompagner dans l’eau depuis que nous étions à Durban !), et de manger une morce au bord de l’océan. Je ne savais pas si j’allais revoir cet endroit un jour. Ensuite, Jérémie est retourné à l’appartement pour booker les vols pour Jeanne et moi, et moi, j’ai été m’acheter 2-3 vêtements et une paire de baskets pour la Suisse (tous mes habits chauds étaient restés sur le bateau). Quelques amis étaient venus nous serrer dans les bras pour le départ, et ce n’est qu’avec la bénédiction de coutûme à Mercy Ships lors des “au revoirs” qu’ils nous ont laissé partir à l’aéroport. A 19h et quelque, notre avion a décollé. Dans les mêmes instants, ma Maman s’en est allée paisiblement. J’aime à penser que nous avons décollé les deux en même temps, afin de “rentrer à la maison”.
A notre arrivée à Dubai (oui, nous avions finalement fait le choix de transiter par là-bas...), j’ai proposé à Jeanne qu’on se trouve un coin tranquille. Là, je me suis connectée au WiFi de l’aéroport, et c’est le cœur lourd que nous avons pris connaissance du message de ma sœur, annonçant que “c’était fini”... Entourée des bras de mon ado, j’ai pu fondre en larmes et sangloter durant de longues minutes. Elle me serrait contre elle sans rien dire. J’ai senti ses larmes dans ma nuque aussi. Un moment incroyablement beau et triste en même temps. Notre chère “Mamili” (nom que je lui avais tendrement inventé pour mes enfants) n’est plus sur cette terre. Encore maintenant, en écrivant ces mots, ma gorge se serre.
Je ne me sens pas prête aujourd’hui pour écrire davantage sur mon deuil. Je suis encore en plein dedans. Peut-être qu’un jour, j’en aurai la force. Mais ce que je peux faire, c’est copier-coller ici la lettre que j’avais écrite à ma Maman quelques jours avant son départ. Je l’ai lue lors de son enterrement qui a eu lieu le 21 avril – ce fameux jour que nous attentions depuis longtemps pour remonter à bord de notre maison flottante ! Jérémie a géré ce déménagement comme un chef durant la matinée, afin d’être prêt sur le canapé avec les 3 enfants à 14h30, pour suivre en ligne l’enterrement que mon beau-frère filmait en direct.
Voici la lettre (et j’en profite pour dire MERCI à ceux et celles qui m’avaient ouvert leur cœur sur une chose qu’ils/elles avaient reçue de leur Maman. Cela m’avait beaucoup touchée !)
“Durban (Afrique du Sud), dimanche 12 avril 2026, 6h20
Ma chère Maman – ou plutôt, Liebs Mami !
Un nouveau jour se lève : la boule de feu orange à ma gauche, sur l’Océan Indien, en témoigne. Je fais un rapide calcul et me dis que ta vie aura presque vu 80 x 365 soleils se lever, depuis que tu es née. 29’200. Allez, on enlève les 49 jours pour être précis : ton 80e anniversaire n’est que dans 7 semaines, après tout. 29’151 jours que tu as déjà vécu sur cette Terre.
Durant cette somme de jours, tu as vécu - comme chacun de nous. Certains jours étaient joyeux, d’autres plus durs. Les jours où je t’ai vue le plus épanouie étaient ceux où nous étions en vacances en famille. Avoir toute ta petite tribu autour de toi, préparer des bons repas sur notre cuisinière de camping, rester des heures à table, sous le ciel ouvert, juste pour discuter, organiser des excursions pour découvrir les charmes d’une région, partir en fou-rires (et donc : aux toilettes !) lors des soirées de jeux... (D’ailleurs, Jérémie me rappelle que tu trichais au UNO !) Voici les meilleurs souvenirs que je garde de toi.
Je ne pense pas me tromper en disant que tu nous as transmis, à tous les 4, ton amour pour les voyages, ainsi que ton délicieux sens de l’humour ! Evidemment, tu nous as transmis bien plus encore - à commencer par cette foi authentique et sincère en notre Dieu. Il a été, depuis le début de ta vie, ton roc, ton abri et le vent dans tes voiles. Cette confiance inébranlable en Jésus Christ est certainement le plus grand cadeau que tu aies pu nous faire. Avec Papa, vous nous avez modelé à quoi ressemble la mise en pratique de Josué 24:15, verset qui trônait au-dessus de notre porte d’entrée : “Moi et ma maison, nous servirons l’Eternel.”
Le service de l’Eternel passait indéniablement par le service de notre prochain. Par ta manière de vivre, tu nous as montré qu’une vie centrée sur son nombril serait bien triste et vide de sens. Avoir l’œil pour les gens qui souffrent, leur tendre la main et les bénir d’une manière ou d’une autre - voilà une qualité que je t’ai vu mettre en pratique si souvent. Que ce soit une maman débordée à qui tu allais faire la lessive, une amie malade à qui tu rendais fidèlement visite, ou le nombre incalculable de gens envers qui tu as exercé ton don d’hospitalité. Depuis toute petite, j’ai appris de toi la joie d’inviter des personnes à notre table.
Quand j’ai demandé à Jeanne, notre fille de 14 ans, quels sont les meilleurs souvenirs qu’elle avait de toi, elle m’a parlé du livre que tu aimais tant lui raconter : “Elisabeth im Spital”. Il paraît que tu le lui as lu des dizaines de fois – et elle en redemandait ! Ce récit d’une petite fille qui devait se faire hospitaliser te ramenait évidemment à ton métier d’infirmière pour enfants. Je n’oublierai jamais comme ton regard s’illuminait à chaque fois que tu nous partageais un souvenir de cette profession que tu chérissais tant ! Tu me répétais souvent : c’est le plus beau métier du monde ! Il faut dire que déjà toute petite, tu aimais t’occuper de bébés. Vers l’âge de 6 ans, tu découpais des photos de bébés dans des magazines et tu les collais soigneusement dans un cahier. Tu allais également faire du porte-à-porte pour demander si tu pouvais aller promener des bébés dans des landaus. Très vite, les mamans du quartier t’ont fait confiance et te prêtaient leurs chérubins le temps d’une balade.
Des années plus tard, c’est nous, tes 4 enfants, qui profitions de ton don de “petite maman professionnelle”. Je n’oublierai jamais le pur délice que j’éprouvais quand j’étais assise sur tes genoux, lolette en bouche, à me cocoller contre ta généreuse poitrine – parfois pendant des heures ! Par exemple, lors de la semaine de campagne d’évangélisation de Billy Graham que nous suivions sur grand écran depuis la salle communale avec notre église. Les adultes ont sûrement été impactés par les paroles remplis de feu et d’esprit du grand prédicateur. Pour moi, ces instants ont forgé mon identité par la chaleur et la sécurité que j’ai ressenties, lovée contre celle qui m’avait donné la vie.
Durant les années qui ont suivi, je me souviens surtout de ta présence apaisante à la maison. Tu étais toujours là, lorsque je rentrais de l’école - souvent en train de cuisiner, ou de faire du repassage. Tu voulais savoir comment s’était passée ma journée. Tu aimais m’écouter. Parfois, tu me témoignais ton affection par des petits mots doux ou des versets recopiés que tu déposais soigneusement sur mon oreiller. Je sentais la force de ton amour et de tes prières sur ma vie.
Lorsque je suis devenue Maman à mon tour, j’ai eu l’occasion de goûter à ta joie délicieuse, dès que tu avais affaire à un tout petit. Rien ne te rendait plus heureuse que de dialoguer avec un nouveau-né dans tes bras, ou de faire glousser de rire un plus grand. Tu avais l’art d’accorder toute ton attention à tes petits chéris - cela passait par ta voix, tes mains, ton regard, ton sourire et souvent, par de bons petits plats.
Et puis, tout à coup, tu as vu ton mari décliner à tes côtés - et devenir lui-même comme un petit enfant. Là où avant, vous aimiez le rôle de babysitter pour nos enfants, petit à petit, tu avais besoin que des gens viennent t’aider pour “garder Papa” le temps d’une course ou d’un rendez-vous chez le dentiste. Je me souviens avec émotion comme les stades de développement de Jeanne, autour de ses 3-4 ans, croisaient ceux de son Papili – et comme, par conséquence, ils aimaient jouer des heures à la toupie ensemble. C’était comme regarder deux enfants du même âge - mais avec des corps de tailles différentes.
Ta manière de prendre soin de Papa – jusqu'à son dernier souffle – m'a profondément marquée. Tes compétences d’infirmière t’ont sûrement aidée à tenir le coup – car la gestion du quotidien était complexe... Mais à toutes ces difficultés, tu faisais face avec la plus grande patience, une force incroyable et souvent, même avec le sourire !
Et puis, Papa est parti. C’était à notre tour de t’entourer, toi. Le vide que le départ de Papa avait laissé était gigantesque. Toute ta vie, tu avais été “Ruth, la femme du pasteur”. Et maintenant que le pasteur n’existait plus, il aurait fallu trouver un nouveau sens à ta vie. Plus facile à dire qu’à faire... Tu as pourtant essayé ! Tu t’es battu courageusement contre la solitude : tu rencontrais des amies, tu t’investissais à l’église - au conseil des sages notamment. Tu t’es sentie valorisée quand le pasteur David Hausmann t’a demandé de lui donner des cours d’allemand. Tu te sentais à nouveau utile.
Et puis ta tête a commencé à te jouer des tours. Tu voyais des choses qui n’existaient pas. Une fois, tu t’es enfermée dans ta chambre pendant des heures parce que tu croyais qu’il y avait des talibans dans ton salon et que, si tu te rendais aux toilettes, ils allaient te tirer dessus. D’autres fois, ces hallucinations étaient plutôt jolies – comme quand tu voyais tout à coup “le Général” passer à côté de nous, sur son cheval. Ou encore, lorsque tu te prenais pour une grande chanteuse d’opéra, et que tu nous honorais avec des airs que tu avais composés toi-même.
Décidément, cette démence à corps de Lévy t’en a fait voir de toutes les couleurs. Il n’y a pas de mots pour exprimer la profonde reconnaissance que nous avons tous, pour le personnel soignant de Humilimont. Avec tant de douceur, de tendresse et de professionnalisme ils ont réussi à soulager tes peines au quotidien. Pour nous, tes enfants, cela n’avait pas de prix – de savoir que tu étais entre de bonnes mains !
Notre reconnaissance ultime va évidemment à notre Dieu qui tout au long de l’épreuve s’est montré présent. Malgré la souffrance et l’incompréhension du “pourquoi ?”, et surtout “pourquoi elle ?”, j’ai pu voir la main d’amour de notre Père à l’oeuvre dans cette dernière étape de ta vie.
Alors aujourd’hui, en ce nouveau jour qui se lève, je voudrais simplement dire MERCI à Dieu, de m’avoir fait le cadeau d’être ta fille, ta petite “Schägeli”. Et MERCI à toi, Maman –d’avoir existé - de m’avoir donné la vie – et de l’avoir remplie de si précieux souvenirs avec toi !
Tu continueras à vivre là-bas, dans un nouveau corps qu’aucune maladie ne pourra plus jamais abîmer - et tu continueras à vivre aussi ici-bas, dans nos cœurs et nos pensées !
Bon dernier voyage, mis liebe Mami que j’aime !”
Calendrier dans la chambre de ma filleule Luisa… (Le 16 avril : jour de décès de ma Maman et le 18 : celui de mon Papa, il y a pile 10 ans !)
Voilà…
Je te parlerai de notre navigation épique et de notre arrivée à Madagascar dans le prochain article. D’ici là, prends soin de toi (et de ta p’tite Maman et/ou de ton p’tit Papa, si tu en as encore l’occasion...) !
