Une autre page se tourne

Ça y est : les deux ans ont passé. Nous en sommes à la fin de notre aventure Mercy Ships ! Et dire qu’on pensait que deux ans, ça allait être long ! Peut-être que le temps sur le bateau ne s’écoule pas tout à fait de la même manière que dans le “vrai monde”. En termes de nombre de personnes rencontrées, amitiés tissées et expériences partagées, nous avons l’impression d’avoir passé 10 ans sur ce navire ! En même temps, nous repensons à ce fameux jour où nous étions montés la passerelle du bateau pour la première fois, et cela nous paraît être hier ! Etrange sensation de non-synchronisation... 

Mais commençons par le début : je t’avais promis un article sur notre traversée de l’Océan et sur notre arrivée à Madagascar, avec les suites du cyclone. Je vais tenter d’être brève - il est 3h30 du matin (je n’arrivais plus à dormir, avec le trop-plein d’émotions des derniers jours) - nous sommes à l’hôtel à Tana (Antananarivo), nous avons quitté le bateau avant hier et cet après-midi, nous sautons dans l’avion pour rejoindre la Suisse ! (Comme me l’a si bien décrit Hélène, notre amie Suisse du bateau : nous nous accordons une bulle à Tana – entre le bateau et Bulle !)  

J’ai demandé au monsieur à la réception si je pouvais m’installer au bureau du petit magasin attenant le lobby pour travailler. Il avait l’air surpris mais n’a pas émis d’objection. Installée sur la chaise de la vendeuse, mon regard tombe sur la bouteille posée sur le bureau – et j’ai le sourire scotché. Apparemment, la personne qui travaille ici partage ma foi.  

Joli clin d’oeil du Ciel. (Surtout qu’en lisant ces mots, j’ai tout de suite la voix de Jérémie dans l’oreille qui chante à tue-tête : “Christ is my firm foundation – the ROCK on which I stand !” en s’accompagnant évidemment de son jeu de airguitare épique, qui se fond en un solo de batterie en l’air. 😊 Si tu veux écouter la chanson, elle s’appelle “He won’t”. Et si tu veux voir Jérémie en action – tu lui demanderas de te la chanter en personne, tout bientôt ! Ma partie préférée, c’est : “I’ve still got joy in chaos. I’ve got peace that makes no sense. I won’t be going under. I’m not held by my own strength. Cause I’ve built my life on Jesus and He’s never let me down. He’s faithful in every season.” (“J’ai de la joie, même dans le chaos. J’ai de la paix qui ne fait aucun sens. Je ne coulerai pas. Je ne suis pas portée par mes propres forces. J’ai construit ma vie sur Jésus et Il ne m’a jamais déçu.e. Il est fidèle dans toutes les saisons.”) Quelle jolie piqûre de rappel, pile aujourd’hui ! Et plutôt approprié aussi en regardant en arrière…

Au revoir, chère Afrique du Sud ! Nous sommes tombés amoureux de toi…

Alors – ces 6 jours de traversée de Durban à Tamatave (Toamasina) ? Pour la faire court, je peux te dire que Tom, le fameux loup de mer qui habite sur le bateau depuis 30 ans, a dit qu’il n’avait jamais connu une telle intensité de vagues... On pensait avoir bien sécurisé le bateau contre les mouvements de la mer, mais dès les premières heures de navigation, on s’est vite rendu compte de tout ce qui n’était pas assez bien attaché. A l’Academy (école du bateau), des étagères entières sont tombées en éparpillant des livres partout. Au café, la grosse machine à glaçons a basculé et s’est écrasée par terre. A la cuisine de l’équipage, des dizaines de bouteilles d’huiles se sont cassées en se vidant sur le sol... Au travers des hauts parleurs, on entendait des appels à l’équipage pour demander de l’aide à toute personne disponible. Dans notre cabine, personne n’était “disponible”. Jérémie souffrait du mal de mer, après avoir été aider à la cafétéria pendant une heure. De mon côté, j’étais occupée à calmer les esprits et à tenter de rassurer les troupes (en étant tout sauf rassurée moi-même…). Jules avait failli se faire écraser par notre canapé qui giclait de gauche à droite et d’avant en arrière, à travers tout le salon. Ce qui a marché le mieux pour nous, c’était de nous mettre assis dans le petit couloir devant la porte des toilettes. Ainsi, on pouvait s’adosser contre les tiroirs de cuisine et avec les pieds, s’appuyer fermement contre le mur en face. De cette façon, on était “bien coincés” et on arrivait à ne pas glisser.

Finalement on avait réussi à bien coincer aussi le canapé et la table à manger !

“Mid ships”

Au bout d’un moment, il a tout de même fallu aller au lit. Jules n’arrêtait pas d’hurler : “I don’t wanna saiaiaiaiail !” (“Je ne veux pas navigueeeeer !”) en versant des grosses larmes de crocodiles. J’ai tenté de lui expliquer qu’on n’avait plus vraiment le choix, là... Finalement, il s’est endormi, et des jours plus tard, il m’a raconté comme cette nuit du “Wednesday”, il s’était cramponné toute la nuit au côté du matelas pour ne pas tomber du lit. (Malgré le gros coussin triangulaire qu’on avait glissé sous son matelas, pour le surélever de côté.) Avec Jérémie, notre lit était positionné à 90 degrés de celui des garçons. Nous n’avons donc pas basculé de gauche à droite, mais de la tête aux pieds. Mon amie du Kenya, Bertha, l’a très joliment exprimé : on avait l’impression d’être debout dans son lit, puis, 5 secondes plus tard, d’avoir la tête sous l’eau (!) et ainsi de suite, durant toute la nuit. Heureusement qu’après 24 heures en mer, tout s'est calmé et nous avons profité d’une traversée tranquille par la suite.

Ma bouée de sauvetage au milieu de ces houles a été le « patch » collé derrière l’oreille - ce médicament contre le mal de mer. Il me faisait tout voir trouble, j’étais incapable de lire sans voir les lettres à double (voire à triple) et je somnolais à moitié toute la journée. Mais au moins, je n’étais pas malade!

Plusieurs personnes du bateau m’ont dit que même des semaines après, elles sentaient encore ces “hauts et ces bas” des vagues. Ouf, je ne suis pas la seule. Même encore aujourd’hui, 2 mois plus tard, je les sens encore - particulièrement après un trajet en Tuk Tuk, où ça tangue aussi pas mal ! 

Notre arrivée le 5 mai dans le port de Tamatave était très émouvante. Les officiels, les day crews et les équipes de la sélection des patients (qui nous avaient précédés de deux mois dans le pays) étaient à quai, à nous accueillir avec des drapeaux, des danses, des trompettes et des panneaux de bienvenue. Nous leur faisions des grands signes avec nos drapeaux également. (Enfin : Jérémie, surtout. De mon côté, j’avais été subjuguée par le deuil pour ma chère Maman. Je ne parlais plus- je ne faisais que de pleurer.) 

Arrivés dans le pays, nous avons rapidement pu sortir du bateau et constater les dégâts que le cyclone avait causés. Là où trônait avant de magnifiques palmiers, hauts comme des gratte-ciels, se trouvait maintenant un tas de troncs géants qui jonchait le sol... Cela m’a fait penser à la triste image d’un cimetière pour éléphants. Les palmiers qui étaient encore debout étaient tout déchiquetés - comme s’ils avaient été broutés par des zébus géants. Ces images faisaient écho avec l’état de mon âme, ravagée par la tempête du deuil…

Le long des routes, en ville, des personnes faisaient la file pendant des heures devant des établissements qui leur apportaient un soutien financier. Des toits arrachés partout. Des murs encore plus abîmés qu’avant. Des débris de béton et des poteaux électriques renversés sur les trottoirs. Visiblement, ils n’avaient pas encore réussi à effacer totalement les marques du cyclone Gezani.  

Celle-ci date du lendemain du cyclone (trouvée sur internet)

Globalement, le moral ne semblait pas trop mal en revanche. Le sentiment de solidarité et l’entre-aide dont ils avaient fait preuve les uns envers les autres étaient palpables. Les gens avaient aussi l’air heureux de nous voir de retour – la couturière chez qui on va à “Tendencia” m’a serrée dans les bras et m’a dit qu’elle avait vu le bateau arriver. Les restaurateurs également étaient ravis de nous voir retourner dans leurs établissements et nous racontaient les réparations qu’ils avaient dû entreprendre suite au fameux 10 février. La ville semble se relever de ce drame – mais 59 personnes y ont tout de même laissé leur vie…  

Ces 2 derniers mois à Madagascar nous ont permis de bien boucler notre boucle Mercy Ships. Quel bien cela faisait, de voir l’hôpital rouvrir ses portes, de revoir des patients monter la passerelle – et surtout : de les voir en redescendre après l’opération, leur vie transformée !  

Nous avons aussi eu le privilège d’aller visiter la nouvelle école de Miali et Naval, pour lesquels nous avions fait une levée de fonds à Noël. Tu te souviens ? Je t’en avais parlé dans cet article. Finalement, ils n’ont pas changé d’endroit pour leur petite école, mais ont pu en acquérir une deuxième, bien plus grande ! La famille (avec leurs 3 enfants) a donc pu déménager dans ce nouveau bâtiment, libérant ainsi de l’espace précieux dans leur ancienne école. Au total, 350 élèves (200 dans la nouvelle, 150 dans l’ancienne) de la maternelle au gymnase bénéficient donc maintenant de l’enseignement de qualité que Miali et Naval (ainsi que leur équipe de 15 enseignants) leur prodiguent. Ces directeurs d’école, travaillant comme “hommes et femmes de ménage” sur le bateau, nous ont couverts de mots de remerciements en nous répétant à quel point cette aide financière était un miracle pour eux. Nous avons évidemment insisté sur le fait que les vrais héros, c’était EUX, et redirigé leurs remerciements vers vous tous, qui avez participé à l’action de Noël !

Encore un grand MERCI pour votre générosité ! Sans vous, nous n’aurions rien pu faire. L’aide apportée à cette école est sûrement une goutte d’eau dans l’océan, mais en même temps, sans gouttes, il n’y aurait pas d’océan ! Pas vrai ? Merci de nous avoir aidé à rendre le monde un petit peu meilleur, là où nous le pouvons.  

En parlant de monde meilleur : dimanche dernier, j’ai été suivre le culte au Hope Center - cette extension de notre hôpital, en ville. Les patients et les personnes qui les accompagnent (environ 400 personnes à la fois !) y séjournent avant et après l’opération. Ce dimanche, c’était “culte - témoignages”, pour les patients qui avaient envie de témoigner - et pour toutes les personnes du bateau qui avaient envie de partager ce moment avec eux.

Equipe de cuisine du Hope Center (ballons pour la fête nationale, le 26 juin)

J’ai été très touchée par leurs marques de reconnaissance – envers Mercy Ships évidemment, mais surtout envers Dieu. L’un d’eux par exemple nous a raconté qu’il était dahalo auparavant, c’est-à-dire un “voleur de zébu”. Cela fait sourire au premier abord, mais d’après ce que j’ai lu sur ces voleurs, ce sont de véritables criminels qui sont à l’origine de récoltes entières détruites et qui aggravent clairement la pauvreté et la famine qu’on trouve au sud de Madagascar. Il a continué en racontant qu’un jour, il avait passé à côté d’une église et que le pasteur avait appelé à s’avancer toutes les personnes qui avaient un sujet de prière. Il a dit que jamais il ne se serait vu aller à l’église, mais que quelque chose dans ce moment l’avait touché. Pour ne pas se rendre trop visible, il s’était placé tout à l’arrière de la file des gens qui s’étaient avancés. Pendant la prière, il a senti comme quelqu’un lui mettait une main sur la nuque et une agréable sensation de chaleur et de paix qui l’envahissait. Quand il s’est retourné pour regarder qui lui imposait la main, il n’y avait personne ! Il a su immédiatement que c’était une présence invisible, mais bien réelle. Depuis ce jour-là, il a arrêté de voler et de terroriser ses compatriotes. Il répétait à plusieurs reprises à quel point Dieu lui donnait tout gratuitement, et que même son opération, Mercy Ships aussi la lui avait donnée gratuitement. Maintenant, il passe sa vie à donner gratuitement autour de lui, tout ce qu’il peut ! Il a ajouté qu’il aimerait beaucoup, si possible, un T-Shirt Mercy Ships, afin de pouvoir raconter aux gens ce que ce bateau a fait pour lui.  

C’est exactement ça : une grande famille ! (Pas seulement le Hope Center - mais tout Mercy Ships !)

Après tous ces beaux témoignages, Moses (un des aumôniers de l’hôpital) m’a demandée si je pouvais faire une prière pour clore le culte. Une jolie marque de respect que j’ai acceptée avec joie. Ce qui m’a marquée le plus cependant, c’était le bref échange que j’ai eu après le culte, avec Ibrahim (celui qui adore mon calendrier des vaches, tu te rappelles ? Celui que j’appelle discrètement “l’Etalon Noir”😊). Je lui ai demandé s’il était déjà venu à ce culte au Hope Center. Il m’a dit que oui, que c’était ici qu’il se rendait tous les dimanches. Quand je lui ai demandé si cela ne le dérangeait pas que ce n’était pas traduit, (tout se vit en malgache, sauf pour les cultes - témoignages), il m’a répondu que pour lui, il a besoin de voir les patients avant et après l’opération. Le fait de les voir louer Dieu, au milieu de leurs souffrances physiques, l’encourageait à louer Dieu de tout son cœur. Il a ajouté, en mettant sa main sur la poitrine : “Venir ici et célébrer Dieu avec eux, ça guérit mes blessures intérieures.” 

J’ai les larmes aux yeux en me rappelant ce moment. Il avait touché une corde de mon âme qui s’était mis à vibrer également. Je ressens la même chose par rapport à nos deux ans sur le bateau. Cette expérience a guéri des blessures en moi. Cette mission d’apporter “espoir et guérison” est finalement pour tout le monde : pour les personnes des pays qu’on accoste, et pour les personnes qui travaillent sur le bateau !  

Je prie que toi aussi, cher lecteur, chère lectrice, tu puisses recevoir cette guérison intérieure de la seule source qui puisse nous la donner !  

 

Sur ce, je te laisse. Il commence à faire jour, nous avons des bagages à boucler et le film “Madagascar 2” à terminer ! Eh oui, rien de tel pour faire nos adieux à cette belle île qui fera partie intégrante de notre cœur pour toujours ! 

PS : j’avais hésité à intituler cet article “Bye Bye Mercy Ships”. Mais cela n’aurait pas été tout à fait vrai, puisque… roulement de tambour… j’ai été engagée par Mercy Ships Suisse à partir du mois d’août, pour un 40-50 % !!! Youpiiii, l’aventure n’est pas tout à fait terminée ! Elle est juste en train de se transformer !

Jeanne dans les bras de la directrice de l’Academy

Sophie la courageuse… en train de serrer sa meilleure amie du bateau dans les bras

Jérémie et Ibrahim…

Notre ami Ramù, le Gurkha (garde du Népal) qui est devenu un ami pour toute la famille. ça va me manquer, son petit “Welcome on board, Salom !” ;-)

Sortie du tunnel d’au revoirs…

Grand smile - avant les sanglots dans le bus, pour l’aéroport…