En avril, ne te COUVRE pas d’un fil... 

Pauvre Jérémie, qui espérait qu’avec le temps, la chaleur se fasse un peu moins écrasante ! Comme tu le sais, les mois de janvier - février de l’hémisphère sud correspondent à nos mois d’été, juillet - août. Ayant passé le mois de mars et même entamé celui d’avril, mon homme se réjouissait enfin d’aller courir par des températures un peu plus clémentes. Hélas, on s’est rendu compte que la météo est aussi peu encline à changer par ici, que par chez vous – avec vos chutes de neige en plein printemps... 

Ce matin, Jules est venu me demander dans combien de jours on retournera sur le bateau. (Les familles sont logées dans de petits appartements à Durban pour l’instant, vu les gros travaux que le bateau subit. Jérémie fait les aller-retours jusqu’au port tous les jours pour aller travailler.) 

Après un rapide calcul, je lui ai répondu : dans 19 jours. Il a disparu dans sa chambre, et une demi-heure après, j’ai entendu son frère s’écrier : “Mais ?!? Juuuules ! T’as pas le droit de coller une feuille contre le mur !!!” Il s’est avéré que notre artiste en herbe s’est créé un calendrier avec les 30 jours du mois dessinés dans des carrés. Les chiffres 20 à 30 sont déjà soigneusement biffés, afin de visualiser les 19 jours restants. Le tout, bien collé, avec de la colle en bâton PLUS du scotch, contre le mur à côté de son lit. (L’occasion de me poser la question récurrente : “Mais.. C'est QUI qui l’a éduqué, ce gosse ?!”) 

Ceci dit, je l’ai félicité pour son initiative – l'idée du compte-à-rebours étant absolument géniale ! (Heureusement qu’on a réussi à redécoller la feuille et à demander à son Papa de nous ramener de la pâte à fixe en rentrant du bateau, ce soir.) 

Le fait que mon petit garçon se réjouisse de retrouver notre navire me fait évidemment chaud au cœur. Cela m’aide aussi à me préparer mentalement à ce qu’il y a devant nous : une traversée de l’Océan Indien durant 7-8 jours, avec toutes les joies qui accompagnent la vie en haute mer...  

Puis, retrouver Madagascar, avec les vilaines cicatrices qui marquent désormais le passage du cyclone : des habitations détruites, des vies en reconstruction et, partout, des cocotiers décapités. On verra aussi, bien entendu, les signes d’espoir que l’Auteur de la Vie aura semé sur ces lieux : les liens de solidarité, les bras tendus, les sourires au milieu des décombres. Ou encore, comme une amie sur place me l’a raconté par message vocal : au coeur de son jardin ravagé, un petit papayer tout maigrelet, ne payant pas mine, qui a tenu le coup. Il a su se plier – tel le roseau de la fable de La Fontaine – et cette fragilité, toute en souplesse, lui a sauvé la vie.  

Me projeter en avant me fait automatiquement replonger aussi dans mes souvenirs de ce qu’on avait laissé derrière nous, là-bas. Je repense à cette fameuse conférence pour femmes que nous avions mise sur pied avec les trois autres aumônières. 200 femmes réunies sur 3 jours sur le thème de “Guerrières en fleur” : 

L’ingéniosité de cette édition a été d’ouvrir l’évènement à nos sœurs malgaches. Mercy Ships avait déjà connu plusieurs conférences ou retraites de ce type, mais uniquement pour les membres de l’équipage. Avec mes trois collègues, nous avons senti que nous devions pousser cette porte un peu plus encore – afin d’élargir l’impact et de bénir aussi des femmes locales. Ainsi, nous avons invité toutes les femmes “day crew" du bateau, mais également un groupe de Mamans célibataires (et leurs bébés 😊) que nous rencontrons chaque samedi et même une poignée de femmes qui bénéficient de notre service de soins palliatifs (celles qui pouvaient se déplacer) avec des membres de leur famille ! 

L’une d’elles a même accepté de jouer un rôle capital dans le week-end : elle nous a partagé son témoignage. 

Analdy, jeune fille de 14 ans, a été sélectionnée pour recevoir une opération avec Mercy Ships. Son problème semblait se situer au niveau des jambes – elle avait beaucoup de peine à marcher. Arrivée sur le bateau, après une série d’examens médicaux, elle a été diagnostiquée avec une maladie dégénérative. Un dérèglement qui irradie depuis la moelle épinière et qui paralyse ses muscles en commençant par les extrémités des membres (bras et jambes). Aucun traitement n’est connu à ce jour. Un prognostique de vie est difficile à poser – mais le fauteuil roulant semble être la prochaine étape. Du haut de ses 1m40, cette jeune femme en devenir nous a chanté une chanson à nous dresser les poils sur le sommet du crâne : You raise me up, de Josh Groban. Les paroles “I am strong, when I am on Your shoulders” (“Je suis forte, lorsque je suis sur Tes épaules”) prenaient tout à coup un nouveau sens... 

Avec beaucoup d’émotion, elle a raconté que l’équipe des soins palliatifs venait lui rendre visite toutes les semaines et que, grâce à ça, elle avait découvert son don pour la peinture. En effet, Katy (dont je t’ai parlée dans cet article) et ses merveilleux 3 co-équipiers lui avaient offert un set de peinture – et apparemment, en une heure, elle leur avait fait une œuvre digne d’un tableau ! Ils lui ont suggéré alors, si elle avait envie, de créer des peintures qu’elle pourrait vendre lors de la conférence pour femmes. Ces peintures sont parties comme des petits pains : on avait tous envie de prendre “un petit bout de Analdy” à la maison, afin de nous souvenir d’elle et de partager son histoire ! 

 

Un autre témoignage poignant était celui de Mélody, notre chère amie suisse qu’on connaît depuis plus de 20 ans. En l’introduisant, j’ai mentionné que lorsque je pensais à la définition d’une veuve, la première image qui me venait en tête n’était pas celle-ci (j’ai projeté la photo à l’écran) :

 Tous les gens du bateau ont direct reconnu la charmante miss au crâne rasé et au regard espiègle qui leur sert les cafés au “midship” depuis quelques semaines. Personne n’avait su par contre qu’elle avait été mariée et que son homme, qu’elle appelle “son meilleur ami”, s’était ôté la vie 9 mois auparavant... Au lieu de prendre le micro, Mélody s’est plantée devant l’audience, la tête redressée, les épaules basses et nous a interprété une danse poignante sur cette chanson (qui vient de sortir sur YouTube - D’ailleurs, Mélody figure dans le clip – mais je ne te dis pas laquelle des danseuses elle est... Si tu as deviné, fais-moi signe au 077 415 60 74 ! 😉 Si jamais, c’est à partir de la seconde 52 qu’on la voit le mieux.). 

Après la danse, Mélody nous a raconté avec beaucoup de délicatesse son parcours, ainsi que celui de J-D (un ami proche à Jérémie) qui avait souffert durant des années de troubles psychiques. A cela s’étaient encore ajoutées des souffrances physiques liées à la maladie de lyme, suite à une piqûre de tic. Un jour, “il en a eu suffisamment marre pour trouver la force de mettre un terme à sa souffrance”- selon les mots de Mélody. Il émanait une telle force et une telle générosité de ses propos que cela témoignait de l’Amour divin, tout simplement. Au milieu du désert, Mélody danse sa vie ! Et non seulement elle danse, mais sa joie est communicative : en deux temps, trois mouvements elle a réussi à nous faire nous lever de nos chaises, à nous faire nous essuyer les larmes, et à la rejoindre dans un tourbillon de couleurs et de rythmes. De vraies guerrières en fleur ! 

Le reste de la conférence se résume à des temps de louange (des chants pour Dieu), des enseignements inspirants de deux conférencières (une de Madagascar, l’autre d’Afrique du Sud) et de temps de partage en petits groupes. Il y avait également une friperie, un “photo booth”, des stands où l’on pouvait acheter de l’artisanat (notamment les peintures de Analdy, mais également de jolis sacs et autres accessoires créées par les mamans célibataires). Les jeunes du bateau (dont Jeanne et Sophie) ont été d’une aide extraordinaire : elles avaient reçu le job de “ushers” : elles accueillaient les femmes depuis la passerelle, leur indiquaient le chemin à prendre, montraient où se trouvaient les WC, aidaient à distribuer les pochettes cadeaux et faisaient en sorte que chaque femme se sente la bienvenue. Mentionnons également la déco exceptionnelle qui nous a fait croire qu’on avait quitté le bateau le temps d’un week-end !

L’équipe de cuisine nous a également gâtées avec des plats et des encas extraordinaires - même si nous avons entendu à la fin de la conférence que pour nos amies malgaches, elles n’avaient pas l’impression d’avoir reçu à manger, vu qu’il n’y avait pas de riz au menu ! 😊 (Nous avons pris note, pour une prochaine fois !)  

Un des casse-tête à résoudre dans l’organisation de la conférence était la gestion des transports : pour faire entrer des visiteurs dans le port, ce n’est pas une mince affaire. Il faut demander la permission pour chaque personne des jours à l’avance, avec des documents longs comme le bras à remplir, des copies de cartes d’identités, la date de naissance, les noms complets sans erreur d’orthographe etc. * Ensuite, le jour J, nous avions 5 véhicules de Mercy Ships qui faisaient les allers-retour matin et soir pour aller chercher et ramener les femmes malgaches en ville et en périphérie. Une fois de plus, nous avons bénéficié de l’incroyable communauté, toujours prête à se rendre service les uns les autres. Sans nos chauffeurs dévoués, nous n’aurions pas réussi à inclure la moitié des participantes – et celles-ci se sont montrées très reconnaissantes pour tout le soin que nous leur avions témoigné tout au long de la conférence.  

Le plus beau retour que nous avons reçu venait d’une vieille petite dame qui m’a touchée particulièrement. Elle faisait partie des patientes des soins palliatifs. En quelques phrases tremblantes, elle a osé s’exprimer au micro pour dire qu’avant, elle pensait que “nous, les blancs”, on n’avait pas vraiment besoin de Dieu, vu qu’”on a tout”. Mais qu’en entendant les témoignages et les enseignements, elle s’est rendu compte qu’on était tous à la même, et que nous avons tous besoin de l’aide de Dieu dans notre vie !  

Magnifique... non ?  

Voilà. J’ai commencé à écrire cet article il y a presque deux semaines. Entre temps, Jules a déjà biffé les chiffres de 30 à 8 ! Eh oui : dans une semaine pile poil, nous pourrons reprendre nos quartiers (ou nos cabines, plutôt) sur le bateau ! 

Comme tu vois, il a également professionnalisé son histoire, avec un porte-stylo mural ! :-)

La raison pour laquelle j’ai mis l’écriture de cet article en stand-by ces derniers jours est que la flamme de vie de ma chère Maman semble s’éteindre gentiment. Cela fait plusieurs mois que l’on s’y attend – mais l’avis des infirmières, qui l’entourent jours et nuits, semble indiquer que la fin est proche. Je pense rentrer avec Jeanne le moment venu, surtout pour l’enterrement. Merci de penser à nous dans cette période où nos coeurs sont fragiles - et où nous devons prendre des décisions délicates (rentrer oui, mais quand ? Maintenant ? Mais pour combien de temps ? Les autres enfants auront aussi besoin de moi quand-même... Si on rentre bientôt, est-ce que c’est trop risqué de passer par Dubaï ? Admettons que rien ne bouge d’ici le 26, est-ce que je prends le risque de rester à bord du bateau pour la navigation – sachant que le bateau va être en mer durant plus d’une semaine...? Et quant à l’enterrement : beaucoup de question d‘organisation évidemment. Tout cela en étant à fleur de peau – avec des émotions ambivalentes (entre le fait de souhaiter qu’elle puisse s’en aller enfin pour être délivrée de ses souffrances une fois pour toutes, et le fait de me dire que je ne souhaite pas que ce chapitre de ma vie se ferme définitivement...). Est-on jamais vraiment prêt.e de laisser partir sa Maman ? Les paroles de Christophe Maé résonnent dans ma tête : “Il y a tellement, tellement d’étoiles. Mais une mère, on n’en a qu’une.” (Chanson : La Lune

Sur ces mots, je vais te laisser – en t’invitant à te poser cette question très intime : quelles sont les choses que ma mère m’a données et pour lesquelles je suis profondément reconnaissant.e ? Si le cœur t’en dit, tu peux me partager ta réponse en commentaire ci-dessous – ou en privé. Dans mon prochain article, je te confierai aussi mes réponses à cette question. 

 

 

*Il faut savoir que Madagascar détient le record du nom de famille le plus long : 36 lettres ! Même les noms très courants sont en général trois fois plus longs que les nôtres... Pensons par exemple au nom de l’ancien président Hery Rajaonarimampianina - ou encore, ce nom que mon amie Déborah vient de m’envoyer par WhatsApp : Ravaovelomanana Ratefy Hanta Niriniarisolo. (Sisi, il s’agit bien du nom d’une seule personne !) :-)